Le 8 septembre, le Royaume-Uni a annoncé, conjointement avec le Canada et la France, des sanctions commerciales interdisant les produits issus des colonies israéliennes de Cisjordanie — une mesure au total soutenue par une douzaine de pays. Deux jours plus tard, le 10 septembre à Jérusalem, cinquante-neuf organisations et responsables juifs du monde entier, dont le Board of Deputies of British Jews et le Jewish Leadership Council (JLC), les deux principales instances représentatives des Juifs britanniques, ont signé une déclaration affirmant sans détour que « le sionisme fait partie de l’identité juive ». Entre ces deux dates, seuls quatre rabbins britanniques en vue ont publiquement pris des positions distinctes de celle du Board of Deputies sur les sanctions elles-mêmes — un chiffre restreint, mais que le New York Times présente comme l’un des signes les plus visibles de divisions plus profondes au sein de la communauté juive britannique, que la déclaration institutionnelle, elle, ne laisse pas transparaître.
Une déclaration signée par 59 organisations et responsables juifs à Jérusalem
Le texte, baptisé « J50 Declaration on Zionism and Antisemitism », a été signé lors du troisième rassemblement du J50 Forum, une instance réunissant présidents de communautés juives, dirigeants d’organisations, grands rabbins et responsables communautaires d’Europe, d’Amérique du Nord et du Sud, d’Australie et d’Afrique du Sud. Le forum, fondé en mai 2025 par le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Sa’ar lors de la Conférence internationale contre l’antisémitisme, s’était réuni le 1er septembre à Jérusalem, sous la présidence de William Daroff, directeur général de la Conference of Presidents of Major American Jewish Organisations.
Selon Daroff, la déclaration « affirme le sionisme comme le mouvement national du peuple juif et l’expression de notre droit à l’autodétermination dans notre patrie ancestrale, Israël ». Le texte intégral, que Le Repère a pu consulter, situe d’emblée sa signature « à la veille du Nouvel An juif » et s’appuie explicitement sur la définition de travail de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) sur l’antisémitisme : il affirme que, selon le contexte, nier au peuple juif son droit à l’autodétermination, « diaboliser ou délégitimer l’État d’Israël », ou lui appliquer une double norme, peuvent constituer de l’antisémitisme — reprenant ainsi les « trois D » (dénégation, diabolisation, double standard) qui forment le cœur de cette définition, elle-même vivement contestée depuis son adoption. Kenneth Stern, l’un des principaux rédacteurs de la définition originelle en 2005, a lui-même dénoncé dès 2019, dans les colonnes du Guardian, son détournement par la droite pour faire taire toute critique d’Israël sur les campus américains, la qualifiant d’atteinte à la liberté académique. En 2021, plus de 200 chercheurs spécialistes de l’antisémitisme et de l’étude de l’Holocauste ont publié une définition concurrente, la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, précisément pour lever l’ambiguïté qu’ils reprochaient à la définition IHRA entre critique d’un État et haine des Juifs ; l’American Civil Liberties Union a, de son côté, mis en garde contre l’inscription de cette définition dans la loi américaine, y voyant un risque pour la liberté d’expression sur la Palestine. Sur cette base, le texte appelle à ce que l’antisionisme « soit reconnu et combattu lorsqu’il sert à marginaliser, exclure ou discriminer les Juifs », et affirme : « L’antisionisme, tel qu’il se manifeste aujourd’hui à travers les tentatives de nier au peuple juif son droit à l’autodétermination, ou d’exiger des Juifs qu’ils renoncent au sionisme comme prix de leur acceptation dans la vie politique, académique, professionnelle ou culturelle, est antisémite. » Il se conclut en affirmant que « le sionisme fait partie de l’identité juive » et que ses signataires « ne laisseront personne d’autre le définir » à leur place. Parmi les autres signataires figurent la Jewish Federations of North America, B’nai B’rith International, l’Anti-Defamation League, l’American Jewish Committee, le World Jewish Congress, la Conference of European Rabbis, le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) et le grand rabbin de Pologne Michael Schudrich, seul signataire à titre individuel du texte.
Le Board of Deputies, entre déclaration et « profond regret »
Le Board of Deputies et le JLC avaient pourtant, quelques jours plus tôt, pris position sur un dossier concret touchant directement à la politique israélienne critiquée par ces mêmes sanctions : celle de la colonisation en Cisjordanie. Dans un communiqué relayé par la presse britannique, le Board of Deputies avait exprimé son « profond regret » face à l’annonce des sanctions gouvernementales visant les colonies, rejoignant ainsi le grand rabbin d’Angleterre, Ephraim Mirvis, chef spirituel des Juifs orthodoxes britanniques, qui avait condamné publiquement la mesure.
Sur le réseau social X, Mirvis avait estimé que « ces mesures ne réussiront qu’à renforcer l’extrémisme même qu’elles prétendent combattre », jugeant les Juifs britanniques « plus vulnérables que jamais » et les sanctions de nature à ajouter au danger qu’ils encourent. « La politique du geste de ce type nourrit un discours de plus en plus hostile à l’égard d’Israël, et l’effet cumulatif de telles mesures punitives est d’enhardir davantage ceux qui, chez nous comme à l’étranger, utilisent la haine comme une arme contre les Juifs », avait-il ajouté.
Cette lecture, qui fait porter aux critiques de la politique israélienne une responsabilité indirecte dans la violence antisémite, entre en tension frontale avec les propres conclusions des autorités britanniques sur l’origine de cette violence : en juillet 2026, le gouvernement du Royaume-Uni avait accusé une branche des Gardiens de la révolution islamique iraniens d’avoir « presque certainement » dirigé une partie de ces attaques — une opération relevant moins d’une flambée d’antisémitisme populaire que d’une entreprise de terrorisme d’État, pilotée depuis Téhéran, qui choisit des cibles juives pour déstabiliser et terroriser le Royaume-Uni.
Des rabbins qui rompent avec la position officielle
Face au consensus formé par le Board of Deputies, le JLC et le grand rabbin Mirvis — rejoints deux jours plus tard par 57 autres organisations et responsables juifs dans la déclaration de Jérusalem — la dissidence rabbinique reste minoritaire : quatre rabbins britanniques seulement ont publiquement pris leurs distances avec la position officielle sur les sanctions. Le rabbin Jeremy Gordon a publié, le 9 septembre, une lettre ouverte soutenant les sanctions et détaillant ses propres constats de violences commises par des colons en Cisjordanie. « Personne ne devrait jamais prétendre représenter l’opinion unique d’un quelconque groupe de Juifs, où que ce soit », a-t-il écrit, précisant que si les Juifs britanniques ont des opinions variées sur la politique israélienne et britannique, presque aucun ne soutient ni ne cautionne la violence des colons : « Il y a très, très peu de gens qui s’associeraient à l’extrême droite en Israël. » Il a également avancé que la rhétorique tolérant ou attisant les violences des colons contre les Palestiniens en Cisjordanie contribuait elle-même au climat qui, selon lui, alimente la colère détournée contre les Juifs ailleurs dans le monde — « ce qui ne revient pas à excuser » les attaques antisémites elles-mêmes.
Le rabbin Jonathan Wittenberg, qui dirige les communautés juives Massorti de Grande-Bretagne (un courant comparable au judaïsme conservateur nord-américain), a de son côté publié une lettre relatant sa visite récente du village palestinien d’Umm al-Khair, en Cisjordanie, où il a rencontré un homme dont le frère avait été tué par un colon treize mois plus tôt. Il qualifie la violence des colons de « Chillul HaShem », une profanation du nom de Dieu de l’ordre le plus grave, décrit un village « assiégé » où des familles n’ont plus accès à leur bétail ni à leurs sanitaires, et affirme que les autorités israéliennes défendent les colons plutôt que les villageois. « Cela profane le nom, vieux de plusieurs millénaires, du peuple juif », écrit-il. « Cela prépare le terrain à toujours plus de conflit, de souffrance et de deuil. » Les rabbins Charley Baginsky et Josh Levy, de la Progressive Judaism, ont pour leur part publiquement rappelé qu’aucune réponse unique ne pouvait prétendre parler au nom de l’ensemble des Juifs britanniques, certains estimant au contraire que ce sont les politiques israéliennes elles-mêmes qui fragilisent leur sécurité, en exposant les communautés juives de la diaspora à une colère mal dirigée envers la politique de l’État d’Israël.
La riposte israélienne et les remous avec Washington
Le gouvernement israélien a réagi avec vigueur à l’annonce des sanctions britanniques. Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, les a qualifiées de reposant sur des « mensonges scandaleux », a ordonné la fermeture du consulat britannique à Jérusalem et a interdit l’entrée en Israël à une douzaine de parlementaires et personnalités britanniques qu’il juge anti-israéliens et antisémites. L’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee — chrétien évangélique qui a lui-même condamné par ailleurs les violences des colons — a mis en garde contre le risque que la mesure britannique n’attise les tensions avec Washington. L’ambassade d’Israël à Londres a pour sa part décliné tout commentaire sur les prises de position divergentes des rabbins britanniques.
Sources : The Jewish Chronicle — « More than 50 communal groups, including Board and JLC, sign declaration that Zionism is ‘part of Jewish identity’ » · The New York Times — « U.K. Sanctions on Israeli Settlements in West Bank Divide British Rabbis » · Board of Deputies of British Jews — communiqué sur les sanctions britanniques · Rabbi Jeremy Gordon — lettre ouverte sur les violences des colons · Rabbi Jonathan Wittenberg — lettre sur sa visite à Umm al-Khair · Grand rabbin Ephraim Mirvis — publication sur X · Progressive Judaism — « No single response can speak for British Jews »
