Un Palestinien de Jérusalem-Est raconte au Monde, sous couvert d’anonymat, la perquisition dont il a fait l’objet par la police israélienne, qui le soupçonnait d’incitation au terrorisme. Dans ses affaires, les policiers trouvent un exemplaire de 1984, de George Orwell. L’un d’eux, persuadé de tenir une preuve, croit lire « 1948 » et y voit une référence à la Nakba, l’exode forcé de 750 000 Palestiniens lors de la création d’Israël. L’homme passera deux jours en détention avant d’être relâché, faute de charges. Cette anecdote, rapportée par le grand reporter du Monde Luc Bronner, illustre le climat sous lequel vivent plus de 3 millions de Palestiniens en Cisjordanie, occupée par Israël depuis 1967.

C’est dans ce contexte qu’intervient, lundi 14 septembre, la publication du rapport le plus dense produit par B’Tselem depuis sa création en 1989 : 249 pages, environ 2 000 témoignages recueillis en trois ans, sous le titre The Elimination Project (« le projet d’élimination »). L’ONG israélienne de défense des droits humains y qualifie la situation en Cisjordanie d’apartheid et de régime d’oppression, et conclut qu’Israël y mène un projet cohérent visant à effacer la société palestinienne en tant que collectivité.

Cinq domaines d’action, un même objectif

B’Tselem décrit une politique gouvernée par une logique organisatrice cohérente, structurée autour de cinq axes qui s’articulent entre eux : la violence et l’intimidation, les restrictions de circulation, l’étranglement économique, la destruction sociale et politique, et le nettoyage ethnique couplé à la mainmise territoriale.

L’ONG insiste sur le fait que les violences des colons juifs, très médiatisées et en forte hausse depuis un an, ne sont que la face visible de ce système. « Elle est parfois menée aux côtés de soldats, avec le soutien des forces de sécurité, à l’aide d’armes, d’équipements et d’infrastructures fournis par l’État, et en toute impunité ou presque », écrit B’Tselem à propos de cette violence, qu’elle décrit comme intégrée à un dispositif étatique plutôt que comme une dérive privée.

Les chiffres cités dans le rapport donnent la mesure du phénomène : 1 107 Palestiniens ont été tués par Israël en Cisjordanie depuis octobre 2023 ; 64 communautés entières y ont été déplacées de force sur la même période ; le taux de chômage est passé de 13,1 % en 2022 à 31,3 % en 2024 ; et, selon l’ONU, 700 000 Palestiniens de Cisjordanie avaient besoin d’une aide alimentaire en 2024, soit une hausse de 17 % en un an. Le magazine allemand Die Zeit rapporte pour sa part qu’environ 33 000 Palestiniens ont été expulsés de camps de réfugiés en trois ans, et que 75 communautés palestiniennes ont été dissoutes.

Torture, violences sexuelles, profanation des corps

Une partie du rapport, particulièrement dure, documente ce qui se passe dans les lieux de détention et sur les scènes de raid. B’Tselem y recense au moins 90 morts en détention entre octobre 2023 et fin juin 2026 — environ 32 Cisjordaniens, 52 Gazaouis et six citoyens palestiniens d’Israël — par violence, négligence systémique ou refus de soins, et qualifie certains centres pénitentiaires israéliens de véritables camps de torture. Le nombre annuel de plaintes pour mauvais traitements lors d’interrogatoires du Shin Bet, en moyenne 66 sur les vingt années précédant octobre 2023, a bondi à 119 pour la seule année 2023-2024, selon le Comité public contre la torture en Israël ; au moins six Palestiniens sont morts durant de tels interrogatoires depuis octobre 2023, rapporte le quotidien israélien Haaretz. Un détenu de Hébron, Ashraf al-Muhtaseb, raconte à B’Tselem avoir vu, dans la cour du centre de détention d’Etzion, des soldats battre d’autres prisonniers menottés et les yeux bandés pendant une demi-heure, au son de musique poussée à plein volume : « L’un des jeunes a été frappé si fort que son visage et sa bouche saignaient. On aurait dit qu’ils allaient les tuer sur place. »

Le rapport documente aussi un usage systématique de la violence sexuelle contre les Palestiniens détenus ou contrôlés aux checkpoints — fouilles à nu, mutilations génitales, menaces de viol. Ce constat n’émane pas seulement de B’Tselem : la Commission d’enquête indépendante de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés a conclu, dans un rapport remis en mars 2026 au Conseil des droits de l’homme, que la violence sexuelle était devenue une « procédure opérationnelle standard » et un « élément majeur des mauvais traitements » infligés aux Palestiniens. Une enquête de l’ONG Save the Children publiée en septembre 2025 a établi que plus de la moitié des enfants de 12 à 17 ans détenus en Israël depuis octobre 2023 rapportaient avoir subi ou été témoins de violences sexuelles — un chiffre que l’organisation juge lui-même sous-évalué, compte tenu de la difficulté des victimes à en parler.

Le rapport documente enfin une pratique répétée de profanation des corps de Palestiniens tués : corps écrasés ou ramassés par des bulldozers militaires, jetés depuis un toit, tombes rouvertes après un enterrement pour en extraire la dépouille. Au 30 juin 2026, Israël retenait selon le centre juridique JLAC les corps de 794 Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem-Est ou d’Israël, dont 82 enfants et adolescents et dix femmes — une pratique de rétention des dépouilles qu’Israël utilise de longue date comme monnaie d’échange. Le rapport relève aussi des attaques visant directement les cortèges funéraires : le 11 octobre 2023, après que des colons masqués eurent tué trois Palestiniens à Qusra, des responsables locaux de colonies, dont le chef du conseil régional de Samarie Yossi Dagan, ont appelé publiquement à empêcher les ambulances transportant les corps d’atteindre le village voisin où devaient se tenir les funérailles ; des colons ont alors ouvert le feu sur le convoi, tuant un père et son fils.

Le « plan décisif » de Smotrich comme grille de lecture

B’Tselem situe l’accélération de cette politique après les attaques du 7 octobre 2023, mais fait remonter la logique qui la sous-tend à un texte publié en 2017 dans la revue Hashiloach, proche de la droite religieuse, par Bezalel Smotrich — alors simple député d’extrême droite, avant qu’il ne devienne ministre des finances en charge des affaires civiles en Cisjordanie. Ce document, connu sous le nom de « plan décisif » (Decisive Plan), est présenté par le rapport, que Le Repère a consulté dans son intégralité, comme la clé de compréhension de l’action israélienne dans le territoire occupé.

Le plan part du principe qu’entre le Jourdain et la Méditerranée, une seule revendication nationale serait légitime, la souveraineté juive pleine et entière, et qu’il faut donc en finir avec la possibilité même d’une existence politique palestinienne. Il n’offre aux Palestiniens que trois issues, chacune présentée par B’Tselem comme une forme différente d’élimination : rester sur place en renonçant à toute revendication nationale et en acceptant un statut d’administrés sans droit de vote ni prise sur les ressources ; « émigrer », avec une aide logistique et financière présentée comme volontaire mais que B’Tselem qualifie de mécanisme de transfert forcé déguisé ; ou résister, auquel cas le texte annonce sans détour une « victoire militaire » et appelle à « tuer ceux qui doivent être tués » et à collecter les armes « jusqu’à la dernière balle ». Le rapport souligne que ce plan, bien que jamais formellement adopté par un gouvernement, a vu nombre de ses éléments centraux traduits en politiques publiques, budgets et prérogatives administratives depuis fin 2022 — notamment via le transfert à Smotrich lui-même de pouvoirs civils sur la Cisjordanie au sein du ministère de la défense.

Kareem Jubran, responsable de la recherche de terrain de B’Tselem en Cisjordanie, résume ainsi la méthode de l’ONG au Guardian : « Ce que nous avons découvert, c’est que ce ne sont pas des incidents séparés. Tous ces éléments disparates ont un seul caractère, un seul objectif. Quand on regarde le tableau d’ensemble, on arrive à une seule conclusion : que le but principal est d’éliminer les Palestiniens en tant que collectivité. » Sur le terrain, les colons ont pris le contrôle d’environ 100 000 hectares depuis 2022, soit 18 % de la Cisjordanie, tandis que Smotrich revendiquait publiquement, en septembre 2025, l’objectif d’une souveraineté israélienne complète sur 82 % du territoire — ce que le rapport qualifie de mise en œuvre de la « victoire par la colonisation » théorisée par son propre plan.

Une stratégie assumée d’étranglement économique et institutionnel

Le rapport documente aussi le volet économique de cette politique. Smotrich avait déclaré, en septembre 2025, vouloir employer « tous les moyens possibles » pour empêcher l’émergence d’un État palestinien, « y compris en provoquant l’effondrement de l’Autorité palestinienne (…) par l’étranglement économique ». Révocations massives de permis de travail, restrictions sur le système bancaire, destruction d’infrastructures agricoles : B’Tselem parle d’une politique de « strangulation économique totale » mise en œuvre depuis 2023. Le rapport documente également des raids répétés, des fermetures forcées et des arrestations visant les organisations associatives, syndicales et communautaires palestiniennes — une pression qui s’ajoute, selon B’Tselem, à l’interdiction, entre 1967 et 2019, de plus de 400 organisations palestiniennes, dont des partis politiques et des syndicats. Al-Haq, association de défense des droits humains, est ainsi classée organisation terroriste par Israël depuis 2021 ; son directeur Shawan Jabarin explique au Monde que le fait même de demander des comptes à l’occupant a suffi à provoquer cette qualification.

Les universités et les écoles ne sont pas épargnées : l’université de Bir Zeit a fait l’objet d’un raid militaire en janvier, au cours duquel l’armée a tiré à balles réelles sur un rassemblement pacifique, blessant une douzaine de personnes. Entre 8 % et 20 % des écoles de Cisjordanie ont fermé durant l’année scolaire 2023-2024, et une partie importante des enfants du territoire n’a plus, selon Le Monde, que deux à trois jours de classe par semaine, faute d’enseignants payés.

Un raisonnement juridique construit pas à pas

Au-delà du constat politique, le rapport consacre une trentaine de pages à démontrer que le régime décrit remplit les critères juridiques précis de l’apartheid, tel que défini par la Convention internationale sur l’apartheid de 1973 et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale : l’existence de groupes distincts entre lesquels des droits et des ressources sont répartis inégalement, un régime institutionnalisé de domination systématique de l’un sur l’autre, et des actes inhumains commis dans le but d’établir ou de maintenir cette domination. Selon B’Tselem, les cinq axes de sa description — violence, restrictions de circulation, étranglement économique, démantèlement social et politique, nettoyage ethnique — constituent précisément de tels actes inhumains, commis pour maintenir la suprématie juive sur l’ensemble du territoire entre le Jourdain et la Méditerranée. Le rapport rappelle qu’Israël n’est pas partie à la Convention sur l’apartheid mais qu’il est signataire de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, et que l’interdiction de l’apartheid, reconnue comme une norme de droit international coutumier, s’impose de toute façon à lui.

B’Tselem inscrit cette analyse dans la continuité de l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de justice en juillet 2024, qui avait jugé illégale la présence continue d’Israël dans les territoires palestiniens occupés et demandé qu’il y soit mis fin « le plus rapidement possible ». L’ONG relie enfin explicitement ce rapport à celui qu’elle avait consacré au génocide à Gaza en juillet 2025, sous le titre Our Genocide : les deux textes, écrit-elle, documentent « deux expressions d’un même projet politique » visant à détruire la capacité du peuple palestinien à exister collectivement, le premier sous sa forme la plus extrême, le second à travers un mécanisme structurel et cumulatif plutôt qu’une extermination de masse.

« Il faut combien de preuves ? »

B’Tselem date la logique d’élimination qu’elle décrit de la fondation même de l’État d’Israël. Interrogée par l’agence de presse allemande DPA, la directrice exécutive de l’ONG, Yuli Novak, a résumé son constat en une question adressée à la communauté internationale : « De combien de preuves avez-vous encore besoin avant d’agir ? »

Le rapport de B’Tselem s’inscrit dans un mouvement plus large de mise en cause de la politique israélienne en Cisjordanie : le 9 septembre, l’ONG israélienne Yesh Din publiait un rapport distinct pointant une stratégie d’annexion par « la colonisation, la violence et la fragmentation de l’espace palestinien » ; une semaine plus tôt, le ministre britannique des affaires étrangères Ed Miliband avait accusé des colons soutenus par le gouvernement de Benyamin Netanyahou de se livrer à un nettoyage ethnique en Cisjordanie, dans la déclaration la plus dure formulée par le Royaume-Uni depuis la création de l’État d’Israël, annonçant dans le même mouvement l’interdiction d’importer des produits des colonies et le refus de toute licence d’exportation d’armes ou de biens contribuant matériellement à l’occupation.

Le geste s’arrête toutefois net à la frontière des intérêts stratégiques britanniques. Londres a maintenu une exception notable à son propre embargo : les pièces détachées de chasseurs F-35 continuent de transiter par le Royaume-Uni vers Israël, via le pool logistique international du programme, le gouvernement estimant que ces appareils ne contribuent pas matériellement à l’occupation, alors même que l’armée israélienne les a utilisés dans les bombardements de Gaza. Selon des documents internes révélés par le site Declassified UK, cette exemption a été maintenue pour ne pas saper la confiance des États-Unis envers le Royaume-Uni. L’ONG britannique Campaign Against Arms Trade (CAAT) a documenté une hausse des exportations d’armes vers Israël en dépit de l’embargo annoncé, et des parlementaires, dont la présidente de la commission du développement international Sarah Champion, ont publiquement mis en doute la compatibilité de cette exception avec les obligations du Royaume-Uni au titre du traité sur le commerce des armes, de la convention sur le génocide et des conventions de Genève. Le Royaume-Uni est enfin l’auteur, en 1917, de la déclaration Balfour promettant un « foyer national pour le peuple juif » en Palestine, et l’administrateur du mandat qui a supervisé, jusqu’en 1948, l’essor de la colonisation dont il condamne aujourd’hui, plus d’un siècle plus tard, l’aboutissement.

Sollicitée par le Guardian, la Cogat, l’unité militaire israélienne chargée des affaires civiles en Cisjordanie et à Gaza, n’a pas répondu à ce stade. Le gouvernement israélien ne s’est pas non plus exprimé publiquement sur le rapport de B’Tselem.


Sources : B’Tselem — The Elimination Project (rapport complet) · Le Monde · The Guardian · Die Zeit · Middle East Eye — annonce des sanctions britanniques · Declassified UK — l’exemption F-35 maintenue pour préserver la relation avec Washington · CAAT — hausse des exportations d’armes malgré l’embargo · UK Parliament — la commission du développement international interroge la légalité de l’exemption F-35